J’avoue, je suis fan de séries.
Pas toutes, bien sûr, mais certaines, par leur qualité narrative et la profondeur de leurs personnages, réussissent à créer bien plus qu’un divertissement. Elles deviennent des miroirs, des espaces de réflexion sur notre monde, nos systèmes… et nous-mêmes.
La dernière qui m’a profondément marquée : Severance, diffusée sur les plateformes à la pomme et au grand écran.
Une fiction glaçante… mais révélatrice
Commençons par le titre.
Severance signifie rupture, séparation.
Le verbe to be severed : être coupé.
Et c’est exactement ce que vivent les protagonistes.
Des hommes et des femmes qui acceptent qu’une puce implantée dans leur cerveau divise leur conscience en deux entités distinctes.
Le “moi” extérieur continue de vivre sa vie, avec ses souvenirs, ses émotions, son histoire.
Mais dès que la personne entre dans l’entreprise et passe un certain ascenseur, tout bascule : elle devient un autre soi, sans mémoire de l’extérieur, uniquement conscient de son rôle dans l’entreprise.
Un univers aseptisé, dénué de sens, où les employés remplissent mécaniquement des tâches absurdes, sans lien avec une finalité claire. Dociles, efficaces, obéissants.
Et le soir venu, en reprenant l’ascenseur, ils redeviennent leur “moi extérieur”, oubliant tout de leur journée.
Cette série m’a percutée. Pourquoi ? Parce qu’elle résonne fort avec ce que j’observe dans le monde du travail.
Je suis coach et formatrice, j’interviens auprès de nombreux individus et collectifs.
Et je constate à quel point la question de l’identité y est centrale.
Qui suis-je au travail ? Quelle image dois-je renvoyer ?
Quelle part de moi dois-je taire ou masquer pour être “professionnel.le” ?
Et à quoi dois-je renoncer pour correspondre aux attentes de mon environnement ?
Severance pousse la métaphore jusqu’à la caricature… mais elle révèle une réalité bien présente.
D’un côté, un “moi privé”, vivant, complexe, relié à ses émotions, ses relations, son histoire.
De l’autre, un “moi entreprise”, fonctionnel, obéissant, performant, coupé de toute intériorité.
La série interroge alors une chose essentielle :
Que perd-on à se couper ainsi de soi-même ?
Et surtout : à quel prix acceptons-nous cette scission ?
L’enjeu de complétude : être un être humain entier, pas un rouage
Nos identités sont multiples. Et c’est une richesse.
En coaching, nous apprenons à reconnaître et à accueillir ces différentes parts de nous :
– Le dialogue intérieur (coucou Isabelle Demeure)
– Le modèle des parties en PNL
– Le Parent – Adulte – Enfant de l’analyse transactionnelle
– Le Système Familial Intérieur de Richard Schwartz…
Toutes ces approches visent à réintégrer ce qui a été fragmenté, à retisser du lien entre les parties parfois mises à distance, ignorées, anesthésiées.
Parce qu’au fond, l’enjeu n’est pas d’être parfait ou conforme, mais d’être entier.
« Les plus belles personnes que nous avons rencontrées sont celles qui ont connu la défaite, connu la souffrance, connu les difficultés, connu la perte et ont trouvé leur chemin à travers les abîmes.
Ces personnes ont une appréciation, une sensibilité et une compréhension de la vie qui les emplit de compassion, de douceur et d’un grand sens de l’amour. Les belles personnes ne le sont pas seulement par hasard. »
— Elisabeth Kübler-Ross
Dissociation, carapaces et anesthésie émotionnelle
Quand on se coupe de soi pour s’adapter, on anesthésie aussi ses émotions, sa créativité, sa vulnérabilité.
Et cette anesthésie conduit à une forme de déshumanisation, à travers deux mécanismes bien connus :
– l’évitement (addictions, distractions, hyperactivité)
– ou la carapace protectrice (froideur, cynisme, rigidité)
Et dans certaines entreprises, ces mécanismes sont institutionnalisés : rituels absurdes, langage vide de sens, contrôle permanent. La série dépeint ce pouvoir absurde avec une ironie grinçante.
Toute ressemblance avec des entrepreneurs “kétaminés” n’est certainement pas fortuite…
Mais même dans ce système froid, une faille surgit. Et c’est là que la série devient philosophe.
Ces “moi-entreprise”, d’abord obéissants et désincarnés, commencent à se questionner.
À douter. À sentir.
Et par là même… à redevenir humains.
Un écho direct aux Méditations métaphysiques de Descartes (17éme) :
« Mais que suis-je donc ? Une chose qui pense. Qu’est-ce que cela ?
C’est bien une chose qui doute, qui connaît, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent. »
L’ultime liberté : choisir qui l’on devient, même en milieu hostile
Car au fond, même dans des systèmes absurdes, inhumains ou violents, il nous reste une liberté intérieure.
« On peut tout enlever à un homme excepté une chose, la dernière des libertés humaines : celle de décider de sa conduite, quelles que soient les circonstances dans lesquelles il se trouve.
Tout homme peut, même dans des circonstances particulièrement pénibles, choisir ce qu’il deviendra, moralement ou spirituellement.
« C’est cette liberté spirituelle, qu’on ne peut nous enlever, qui donne un sens à la vie. »
— Viktor Frankl
Et vous ?
Avez-vous déjà ressenti ce clivage intérieur entre ce que vous vivez et ce que vous montrez au travail ?
Vous est-il arrivé de “jouer un rôle” jusqu’à vous oublier ?
Je serais heureuse de lire vos réactions, réflexions ou ressentis sur cette question de la dissociation au travail.
Et si cette série a aussi résonné en vous… partageons nos échos.
